5 ième jour : Aumont Aubrac - Nasbinals - 26 Km 500

cartographie J5

     Cette étape constitue l'étape la plus dure à ce jour, j'ai pour la première fois connu le doute avec une impression de devoir grimper sans interruption sous des rafales de vent incessantes.

     Les pèlerins des temps anciens auraient, je crois, pu dire, que "le Seigneur éprouve la valeur du pénitent en le soumettant à la puissance de son souffle".

     Le point dominant de cette confrontation avec moi même aura été un vrai "coup de pompe" entre le 10ième et le 15ième kilomètre. Outre les conditions climatiques, je suis, il est vrai, responsable de cet événement en ayant négligé les signes avant coureur et en m'étant abstenu de mobiliser dans mon sac les fruits secs pris pour parer à cette situation [autrement dit en ayant fait preuve d'un manque d'humilité ]. Fort heureusement un de mes compagnons de tablée d'hier soir m'a rappelé à l'ordre [merci pour m'avoir fait bénéficier de son expérience] tandis qu'une jeune femme marchant en arrière de son groupe, me voyant ainsi, me proposa de marcher avec elle jusqu'à ma totale récupération qui demandera près de 5 kilomètres [les mots sont faibles pour exprimer la reconnaissance alors ressentie vis à vis de cette inconnue qui décida de rester en arrière de ses compagnons au seul motif de me soutenir] .

          Mais cette péripétie finalement ne pèsera que peu dans le bilan de cette étape au regard de la beauté des paysages et du plaisir d'avoir surmonté la difficulté.

     Arrivé au terme de cette étape j'éprouve simplement non pas une vraie fatigue physique mais une lassitude indéfinissable qui me fixe dans l'hébergement me rendant incapable d'envisager ressortir pour visiter ou bien encore rejoindre un groupe afin de manger.

           Cet épisode me conduit à finir l'étape en ayant fortifié  2 règles de conduite que je m étais attaché à respecter depuis mon départ 1/ demeurer attentif aux signaux de mon corps 2/ rester en tout temps attentif aux personnes que je rencontre, autant pour recueillir ce qu'il voudront bien donner que pour apporter [et à compter de ce jour restituer] le cas échéant une aide.

2_lever du jour en aubrac_2

      Après un réveil en douceur dans la chaleur du dortoir, je suis dans les premiers au petit déjeuner [seules présentes, outre le patron, les 2 jeunes femmes du trio entamant le parcours de St GUILHEM]; celui est copieux comme de tradition depuis le départ avec de plus de goûteux quartiers d'orange.

     J'engage les premiers kilomètres tranquillement sous un soleil voilé par la brume; section du parcours où je chemine avec un cinquantenaire déjà vu la veille avant St Alban sur Limagnole, ex cadre supérieur dans la grande distribution [licencié à l'orée de ses 60 ans par un jeune DRH plein de fougue au nom du dégraissage de la masse salariale]  qui en attendant les mesures au profit de l'emploi des seniors annoncées par les 2 candidats à l'élection présidentielle -- échéance bien loin de mes préoccupations -- a pris sine die le chemin. Nous avons eu ensemble une discussion très intéressante sur le management, par les DRH, des forces vives et sur l'expérience d'une entreprise sous traitante de l'industrie automobile dans laquelle le nouveau PDG , promu en interne, à supprimer les fonctions de DRH et de cadres pour instituer des comités d'ateliers avec un "team leader" couplés à un intéressement aux bénéfices [résultats = X 5 chiffres d'affaires en quelques années].

     Ces premiers kilomètres me sont faciles dans une nature restant clémente malgré un vent ininterrompu.

3-cloture en Aubrac

     J'atteins ainsi La Chaze de Peyre [ou fidèle à mon habitude je visite l'église - vitraux et chaire retiennent mon attention] puis la Chapelle de la Bastide, remaniée à plusieurs reprises [chapelle dite "ND de la Salette" où cette fois c'est l'autel et le plafond qui suscite mon intérêt].

5_église La chaze de Peyre_vitrail

8_chapelle de Bastide_détail

10_chapelle de Bastide_autel_ND de Salette

    

     Dès lors, progressivement, le balisage nous oriente  vers des cheminements "agricoles" dans une nature non pas "hostile" mais à tout le moins "austère", battue ce jour par un vent froid.

12_paysage en aubrac_1

     Je m'arrête au fil de cette progression pour photographier les témoignages de la vocation agricole de ces espaces [dont un dispositif qui faisant cogner sur un clou un tube, produit un son de cloche propre à guider le mammifère égaré].

14_paysage en aubrac_dispositif sonore

15_paysage en aubrac_buron

     

     Puis commence pour moi un cheminement exempt de toute observation à l'exception de mes chaussures que je fixe afin de m'assurer que j'avance toujours tant j'ai le sentiment d'être un "voilier démâté refoulé vers la cote par un vent contraire".

     Le rappel à l'ordre de mon compagnon d'hier soir sur la nécessité de prendre des sucres rapides et le "remorquage" sur 5 kilomètres de cette inconnue me permets finalement de passer ce "coup de grain" pour reprendre mon périple [non sans avoir gratifié d'un "merci" dans lequel j'espère avoir su faire passer ma reconnaissance à cette marcheuse que je ne reverrai plus].

     J'atteins le bourg de Finieyrols vers 14h où je fais halte pour déjeuner au niveau d'une aire aménagée très partiellement abritée des vents. J'y commence mon déjeuner avec un marcheur qui s'avère avoir exercé pendant 7 ans à la Chambre d'Agriculture de la Mayenne.

18_Finieyrols_coin déjeuner

     Je repars, rapidement, craignant de prendre froid et reviens sur mes pas afin de photographier la stèle à la mémoire d'un enfant du pays : Louis Dalle, résistant interné à Buchenwald [expérience dont il dira "« C'est une grâce de revenir de Buchenwald... une plus grande encore d'y être entré... »], ordonné prêtre il deviendra évêque au Perou  où il meurt dans un accident d'autocar [je pense que je ferai quelques recherches à son sujet en rentrant] .

 

L Dalle

 

     Je repars donc dans ces paysages austères,les flancs ou la face battus [selon les instants] par le vent, ayant par instants [malgré mes équipements] une sensation de froid .

22_paysage en aubrac_reliefs_neige

23_votre serviteur en aubrac

 

     Malgrè tout, j'apprécie cette étape, l'austérité de ces paysages [renforcée sans doute de ma défaillance de ce matin] induit en moi une réflexion sur l'humilité que ces territoires imposent à l'homme.

24_paysage en aubrac_6

 

     Je parcours quelques kilomètres avec un septuagénaire, vu en grande difficulté lors de la 2ième étape et qui, aujourd'hui, s'arrête avant Nasbinals [Rieutort] dans un accueil en yourtes. Il semble encore "limite" ce jour et très naturellement j'adopte son pas ce qui semble lui convenir. Nous faisons ainsi 3 kilomètres environ en bavardant de son physique puis de ses projets, j'apprends ainsi qu'il veut aller jusqu'à St Jacques étant sans attache.

Rieutort_yourte25_yourte en aubrac

     

     J'atteins finalement le terme de mon étape vers 15h30 avec un vent moins "agressif" et me rends à mon hébergement après avoir pris un pot en ville à coté d'une néerlandaise [parlant un français impeccable] et son mari discutant vélo avec un autre pèlerin [manifestement ancien coureur cycliste professionnel] . Pleine de verve maintenant [je l'avais croisé en difficulté dans les dernières pentes de l'étape] elle explique refaire une nouvelle fois le chemin et nous échangeons sur la difficulté à faire partager notre expérience à notre entourage.

     Avant de gagner mon hébergement je m'arrête à l'église [édifice roman du XIV éme] et note la présence des statues polychromiques de St Jacques et St Roch [en ce lieu pas de choix de dévotion]

26_église Nasbinal

    27_église Nasbinal_statue St Jacques

   

     Le gîte est simple [grande chambrée de 13 lits avec 1 sanitaire] mais propre. quelques régles un peu strictes [chaussures laissées dans l'entrée et sacs à dos sur le palier] me sont d'emblée rappelées par la "taulière" souriante mais clairement directive, qui par ailleurs me précise les règles de fonctionnement de la cuisine puisque je ne veux pas ressortir ce soir.

     Après les rituels de la fin de marche [toilette/écriture/lecture/sieste_"méditation"] je descend un peu avant 19h à la cuisine et me prépare des pâtes que complète un tranche de jambon de pays. Seul, ce qui me convient parfaitement, je commence à écouter les informations avant que de rapidement éteindre cette source de bruit [!] et goûter au silence du lieu très peu fréquenté ce soir [une jeune femme partageant ma chambrée et un fils accompagnant son père âgé qui reprend le chemin de ce lieu demain] . Finalement ce gîte répond parfaitement à mes aspirations du moment surtout tournées vers le silence et l'immobilité.

     J'ai profité du repas pour affiner une réflexion s'étant fait jour dans mon esprit : à la moitié de mon périple ce jour, il me semble impossible de m'en tenir à la programmation initiale alors que j'ai la possibilité matérielle de continuer 2 jours de plus, soit jusqu'à FIGEAC.

 

     A la "pesée" de la journée, le fléau penche de nouveau vers le positif. Malgré mon "passage à vide" [dont je suis, par manque de lucidité si ce n'est d'humilité, responsable] cette journée se solde par un bien être physique indiscutable, les territoires traversés/les paysages observés sont certes "austères" mais superbes et propices à la réflexion [voire méditation] . Par ailleurs, cette journée a été pleine au plan humain [solidarité / échanges au fil du chemin / forme de "sérénité" personnelle].

     Serais-je en train d'effleurer du doigt un des apports du chemin ?

 

photos/diaporama de l'étape